13 Jan

Découvrir sans voir

Comment une visite sensorielle en audio description change notre façon de comprendre une œuvre d’art ?

Pendant cette visite sensorielle en audio description réalisée au musée des Beaux-Arts de Rouen, ma vision de l’art a changé. Une visite sensorielle en audio description est une manière de découvrir des œuvres sans les voir, uniquement grâce à la voix, aux sons et aux explications détaillées, surtout pour les personnes aveugles. Cette expérience m’a fait ressentir quelque chose d’assez intérieur, car on doit vraiment imaginer les œuvres dans sa tête et se concentrer sur ce qu’on entend. Le musée a ouvert cette expérience aussi aux personnes en bonne santé pour que les aveugles ne se sentent pas exclu et parce que le manque de la vue leur permet de développer d’autre sens comme l’ouïe ou le toucher. Cela permet aussi aux visiteurs voyants de se mettre à la place des aveugles et de comprendre leur manière de percevoir le monde. On peut donc se demander en quoi une visite sensorielle en audio description change notre façon de comprendre une œuvre d’art. Pour répondre à cette problématique, je décrirai d’abord les trois œuvres que j’ai imaginées lors de la visite grâce à la description, sans les avoir vues, puis je les analyserai une seconde fois après avoir pris connaissance visuellement de l’œuvre.

L’audiodescription est apparue aux États-Unis, au début des années 1970. Gregory Frazier, professeur à l’Université d’État de San Francisco (School of Creative Arts), regardait Le train sifflera trois fois (High Noon) à la télévision avec un ami aveugle. Les descriptions en audio pour les personnes aveugles sont apparues pour rendre l’art, le cinéma et les lieux culturels plus accessibles à ceux qui ne peuvent pas utiliser la vue. Leur origine vient du besoin de compenser l’information visuelle par des mots précis, objectifs et structurés. L’audio description consiste à décrire ce qui est visible, comme les formes, les couleurs, les positions ou les actions, sans interprétation personnelle. Les visites sensorielles vont plus loin en mobilisant d’autres sens, comme l’ouïe, le toucher ou parfois l’odorat, afin de permettre une meilleure compréhension des œuvres. Leur utilité principale est de réduire l’exclusion culturelle des personnes aveugles, en leur donnant accès aux mêmes contenus que les autres visiteurs. Elles permettent aussi de développer une autre manière de percevoir les œuvres, basée sur l’imagination et l’attention aux détails, et montrent que l’expérience de l’art ne repose pas uniquement sur la vision.

Premier objet d’étude :

Lors de la visite en audio description, j’ai imaginé ce premier tableau de manière très sombre et presque inquiétante. Les visages des personnages me semblaient durs, presque effrayants, comme figés. Le bébé paraissait penché de façon étrange et terrifiante au-dessus d’un berceau en bois ancien, ce qui donnait une impression de danger. L’arrière-plan ressemblait à un vieux papier peint abîmé, déchiré, avec de la moisissure, ce qui renforçait l’ambiance lourde. Derrière les personnages, j’imaginais de vieux meubles usés par le temps, sombres et poussiéreux. La grande personne au centre portait une robe rose pâle, mais elle contrastait fortement avec le reste de la scène : elle semblait presque éclairée par une lumière blanche, comme si elle ressortait du tableau. Les coins du tableau étaient noirs, donnant l’impression que la scène était enfermée dans une sorte d’obscurité oppressante.

En réalité, le tableau représente une scène du quotidien, peinte à la fin du XIX siècle, montrant une femme poussant un landau avec un enfant, dans un jardin fleuri. La composition est ouverte et lumineuse, avec un arrière-plan rempli de fleurs et de végétation, ce qui crée une impression d’extérieur et de calme. La femme porte une robe claire, aux tons blancs et jaune, et son attitude est douce et attentive. Le bébé est installé dans un landau en osier, recouvert d’un voile blanc, et regarde vers le spectateur avec une expression neutre. Les couleurs sont majoritairement claires, avec des touches de vert, de blanc et de rose, typiques de la peinture impressionniste. Les formes ne sont pas dessinées de manière précise mais plutôt suggérées par des touches de peinture visibles, ce qui donne une sensation de mouvement et de vie. La lumière joue un rôle important, elle se diffuse sur les vêtements et la végétation.

Deuxième objet d’étude :

Pour le deuxième tableau, j’ai imaginé une scène très violente et sombre. À l’arrière-plan, je voyais de grandes montagnes enneigées avec plusieurs groupes d’alpinistes très loin, presque minuscules. Le premier plan se situait dans un renfoncement de la paroi d’une montagne, comme une grotte. À l’intérieur, il y avait un cheval mort en décomposition, couché dans la neige, dont la tête était cachée par la noirceur de la grotte. À côté, deux hommes morts appartenant à deux armées différentes, ce qui donnait l’idée d’un conflit entre deux pays. L’un était allongé sur le cheval, l’autre était au-dessus, la tête à l’envers, avec un regard dur et terrifiant. Ce regard semblait central et perturbant, au point qu’on ne regardait que ça en imaginant le tableau. À l’entrée de la grotte, des pics de glace pendaient du plafond, montrant le froid extrême, et les corps semblaient gelés. L’arrière du tableau était lumineux alors que le premier plan était très sombre, donnant l’impression d’une scène macabre. La composition était très décalée vers la gauche, laissant une grande place à un paysage de montagnes à l’arrière.

En réalité, le tableau représente une scène de guerre en milieu montagneux, probablement datée du XIX siècle. On y voit un cheval mort et plusieurs soldats étendus dans la neige, suggérant les conséquences d’un affrontement militaire dans des conditions extrêmes. Le décor est un paysage hivernal, avec des montagnes enneigées et un ciel clair à l’arrière-plan, contrastant avec le premier plan plus sombre. La composition oppose clairement deux espaces : à l’arrière, un paysage ouvert, et à l’avant, une scène plus resserrée, marquée par la mort et l’immobilité. Le cheval, couché sur le sol, occupe une place centrale dans le premier plan et sert de lien entre les différents corps. Les soldats portent des uniformes distincts, ce qui permet d’identifier des camps opposés et renforce l’idée d’un conflit entre deux armées. La lumière est utilisée pour diriger le regard : elle éclaire davantage le paysage lointain tandis que les corps au premier plan restent partiellement dans l’ombre. Les couleurs sont froides, dominées par le blanc de la neige, le brun du cheval et des vêtements, et des tons sombres pour les zones abritées. Le tableau ne montre pas l’action du combat, mais ce qui reste après, en insistant sur le silence, le froid et la fixité des corps.

Troisième objet d’étude :

Pour le troisième tableau, j’ai imaginé une scène située dans une chambre d’hôpital ancienne. De grands draps blancs étaient suspendus à l’arrière pour séparer les lits, comme cela se faisait autrefois. L’atmosphère paraissait plutôt claire au centre, mais avec des coins plus sombres, ce qui créait un contraste visuel. À l’arrière, un docteur semblait effectuer ses dernières vérifications sur le malade allongé dans le lit. Au premier plan, un homme était agenouillé ou assis très près du lit, tenant la main du malade, dans une position figée et silencieuse. Cette audio description était faite de manière très objective, avec des détails précis sur les positions, les gestes et les objets, mais sans insister sur l’ambiance générale. Cela a produit une image mentale plus neutre et descriptive, laissant moins de place à l’émotion ou à l’interprétation personnelle, ce qui rend la scène plus factuelle mais aussi plus distante.

Le tableau représente une scène intime liée à la maladie et à la mort, probablement peinte au XIX siècle. On y voit un homme allongé sur un lit, visiblement mourant, entouré de deux autres personnages. L’un, placé derrière le lit, est un médecin qui examine le corps, tandis que l’autre, assis au premier plan, tient la main du malade et cache son visage, signe de détresse ou de fatigue morale. La scène se déroule dans une chambre fermée, dont l’espace est structuré par un grand drap blanc suspendu, servant à la fois de séparation et de fond visuel. La lumière éclaire principalement le corps du malade et le linge blanc, ce qui attire le regard vers le centre de la composition. Les zones périphériques restent plus sombres, renforçant la concentration sur les personnages. Les couleurs sont sobres, dominées par des tons blancs, bruns et sombres, ce qui accentue le caractère sérieux et silencieux de la scène. Les gestes sont simples et retenus, sans action spectaculaire. Le tableau ne montre pas un moment de soin actif, mais plutôt un instant d’attente, où la mort semble proche.

La vue joue un rôle central dans la manière dont une œuvre d’art est comprise, car elle donne accès immédiat aux couleurs, aux contrastes, aux formes et à la composition. À travers les trois objets d’étude, on remarque que l’absence de la vue modifie fortement la perception initiale. Lors des deux premières œuvres, l’audio description a conduit à imaginer des scènes beaucoup plus sombres et inquiétantes que la réalité du tableau, car le cerveau comble le manque d’informations visuelles en s’appuyant sur les mots, le ton et l’imaginaire personnel. Les contrastes de lumière, les expressions des visages et l’organisation de l’espace ont été interprétés différemment sans accès direct à l’image. À l’inverse, pour le troisième tableau, la description volontairement objective a limité cette interprétation personnelle : la scène a été comprise de manière plus factuelle, mais aussi plus distante.

Pour conclure, une visite sensorielle en audio description change notre façon de comprendre une œuvre d’art en modifiant l’ordre habituel de perception. Sans la vue, l’œuvre est d’abord reconstruite mentalement à partir des mots, ce qui laisse une grande place à l’imaginaire, aux émotions personnelles et aux interprétations subjectives. Lorsque l’œuvre est ensuite visible, la compréhension devient plus précise et plus nuancée, grâce aux éléments visuels concrets comme la lumière, les couleurs et la composition. L’audio description ne remplace donc pas la vue, mais elle transforme l’approche de l’œuvre en obligeant à prendre le temps d’écouter, d’imaginer et de réfléchir autrement. Elle permet aussi de mieux comprendre la manière dont les personnes aveugles perçoivent l’art, en valorisant d’autres formes de sensibilité.

Werner PIERROUX SUITNER, élève de Première 4